Hêtre en arbre


Extrait du discours d’inauguration présenté par Sylviane Dufour

(…) l’oeuvre « Hêtre en arbre » crée une transmutation de l’esthétique au symbolique, du terrestre au sacré.

Elle est le résultat d’une performance de 10 jours en osmose totale avec la nature. Elise avait préalablement sillonner les chemins d’Herbeumont à la recherche de l’arbre à qui elle consacrerait ses soins. Ce n’est pas seulement les yeux qui étaient en éveil mais un sixième sens, intuitif, sensible aux vibrations des lieux.

Ce jeune arbre sec, fragile, aux branches de verre l’attendait. Avec quelques comparses costauds, elle l’a ramené en procession sur un parcours hasardeux de plus de deux kilomètres, puis suspendu à l’abri (c’était bien nécessaire) du remarquable cyprès centenaire.

Là, a commencé le long rituel du feutrage tout en douceur, et tendresse.

6 heures par jour, Elise a apposé sur l’arbre une laine de mouton – le roux ardennais – puis les mains enduites de savon et d’eau chaude – eau puisée à la Semois – Elise a caressé la laine encore et encore jusqu’au feutrage.

Mercredi, ce fut la périlleuse entrée du hêtre dans la chapelle, puis deux jours de peaufinage.

Elise met en avant la rencontre entre le monde végétal, animal, minéral. J’ajouterai le mode verbal, tant les mots échangés ont été prégnants. Des discussions entendues je n’en épinglerai qu’une, le concept de l’écoulement du temps, le temps de feutrage, comparé au temps pour naître, grandir, pour mourir, pour aimer, pour soigner. Le temps consacré à la nature, pour méditer, se ressourcer, pour créer, pour sauvegarder.

Au delà de la transmission orale, ses gestes, effleurements lents et répétés ont suscité bien des émotions : émotions dues à l’attention qu’Elise porte aux êtres, à leurs blessures, à la nature en péril. Sa bienveillance, sa bienfaisance sont réconfortantes.

Vivre au rythme des arbres,
vivre avec les arbres,
vivre pour les arbres,
Hêtre en arbre.

Le temps qu’Elise offre aux arbres est une éloge de la quiétude essentiel au bien-être humain, un plaidoyer pour une écologie saine.

(…)

Écran de fumée


Découvrez également l’interview réalisée par TV Lux suite à l’obtention du Prix du Luxembourg Belge 2020 :

« C’est une artiste proche de la nature que nous rencontrons cette semaine à Lamorteau. Elise Claudot crée des oeuvres éphémères avec ce que la nature lui offre. La laine est un de ces matériaux de prédilection. Elle a remporté récemment le prix du Luxembourg du Musée d’Art Contemporain du Luxembourg Belge.« 

https://www.tvlux.be/video/culture/exposition/elise-claudot_37550.html

Essences


Grenier à fruits, presbytère, Ruette. Belgique, 2019

Papiers de feuilles d’arbres : chêne, hêtre, châtaignier, ginkgo biloba. Dentelle de figuier de Barbarie, laine de mouton mérinos brute, mèches de laine colorée violette et bleue, eau, savon, branches d’arbres, système électrique Led. 

« Essence » provient du latin « essentia » et du verbe « esse » qui signifie « être ». Proche parent du grec « ousia » qui désigne en métaphysique une distinction de l’être. Il désigne donc « ce que la chose est », par opposition au concept d’existence, qui définit « l’acte d’exister ».

L’essence d’un parfum est une composition odorante naturellement émise par une plante, un animal, un champignon, ou un environnement. Dans la nature, les parfums sont souvent des messages chimiques et biochimiques, notamment des phéromones ou des phytohormones.

L’essence d’un arbre désigne son espèce et ses besoins particuliers. La diversité biologique des essences et leurs caractères autochtones sont des éléments importants de la biodiversité et de la naturalité participant à la résilience écologique de nos forêts. Le savoir amène à la protection.

L’installation se compose de sculptures multiples de tailles et de formes différentes formant un regroupement de lumières descendantes.

La structure de l’arbre est adaptée à la voûte du grenier à fruits. Elle est composée de branches mortes trouvées « in situ », des restes récoltés après l’abattage d’un tronçon de forêt non loin de l’espace d’exposition.
Les éléments s’apparentent à des nids de tisserins, un foyer naturel. Mais ils peuvent aussi faire naître des sentiments de recueillement et de silence, prêtant au questionnement, à la contemplation.

« Ce n’est pas l’enveloppe extérieure qui est réelle mais l’essence des choses. »  

Constantin Brancusi

La source


10e Symposium de sculpture et d’installation en milieu naturel 
Bois de Ligne de Silly, Belgique, 2018

Hêtre, eau de source, laine de mouton mérinos, savon.

De nombreux hêtres grandissent dans la forêt de Ligne de Silly. Un arbre en bord de chemin attire mon attention. Légèrement dans la pente, ses racines bien ancrées sont ouvertes et s’apparentent à un calice. Son tronc ressemble à un bras composé de tendons, si bien qu’il tournoie sur lui-même, comme traversé par un souffle chaud ascendant. Ses branches s’élèvent en formant une canopée de feuilles au camaïeu de verts innommables. Je resterai sept jours durant au contact de ce hêtre. Sachant que les arbres mettent une minute par centimètre pour être informés d’une quelconque présence, je lui laisse le temps de me rencontrer à son tour.

La technique du feutrage de la laine utilisée dans mes créations est une pratique très ancienne des nomades d’Asie afin de créer des tissus résistants qui apportent de la chaleur à leur foyer. À mon tour, je mets en forme cette matière feutrée à l’aide de laine de mouton peignée, d’eau réchauffée, de savon naturel et du frottement de mes mains. Cette technique est laborieuse mais elle m’apparaît comme protectrice, sensible et maternelle de par ses multiples propriétés : c’est un isolant thermique, phonique et une matière ignifuge.  

L’eau de source qui coule dans la forêt me permet de feutrer la laine de mouton directement sur l’arbre et de créer un tissu éphémère. 

Le choix de la couleur de la laine est déterminant pour l’installation. Le blanc réfléchit la lumière et sculpte les lignes de l’élément végétal, valorisant ainsi sa présence au sein de la forêt. La laine sculptée se prête à une grande diversité d’actes artistiques. Dans l’utilisation de sa transparence ou de son opacité, elle met en valeur les éléments qu’elle accompagne. Telle une membrane maternelle, elle enrobe et prend soin, tout en soulignant les structures. Ses formes nouvelles confèrent des sensations oubliées, inaperçues dans la Nature.

Dans le Temps, cette peau protège l’être de l’extérieur mais en révèle aussi l’intérieur : « l’essence ».

La fibre de laine me sert de canal, elle est un langage révélateur dans mes interventions.

Peau de laine


9e Symposium de sculpture et d’installation en milieu naturel
Bois de Ligne de Silly, Belgique, 2016

Charme, eau de source, laine de mouton mérinos, savon.

Malgré la dureté de son tronc reconnu pour ses vertus solide et durable, le charme est fissuré en deux, créant une ouverture transcendant sa verticalité. En dépit de cette blessure, il vit, la sève coule sur quelques centimètres de ramure.  Sa plaie laisse apparaître les fibres de son bois. L’arbre pulse, mais jour après jour, sa vitalité se fait plus faible. Les feuilles vertes se flétrissent doucement.

Laine brute de mouton et eau de source à la main, je remonte le tronc en massant les fibres animales sur son écorce fine et granuleuse. Grâce au frottement des éléments, un tissu se crée et enlace la plaie. La matière se fait hybride, réparatrice et réconfortante. La douceur du feutre invite le spectateur à toucher l’arbre brisé. Alors, les mains le caressent, les regards apparaissent, une reconnaissance naît.


Central dans mes œuvres, l’arbre représente le témoin de notre Histoire avec la Terre, tel un géant vert qui détiendrait l’abécédaire de notre Monde. La perception que nous avons des arbres s’est construite dans le Temps. La tradition des forêts sacrées était répandue dans de nombreuses cultures. L’arbre nous survit et rythme la vie de l’Homme. Nous avons su observer les différents modes de perception des arbres, leur capacité à échanger des ressources, à résister aux attaques et s’adapter aux températures afin de faire éclore leurs bourgeons au moment adéquat. Les premiers dessins d’arbres gravés sur la pierre remontent à 14 000 ans. Depuis, la Nature nous fascine et nous inspire. Ces oeuvres originelles symbolisaient le rapport divin que nous entretenions avec la Nature et qui, au fil des siècles, s’est évaporé pour faire place au matérialisme de l’ère industrielle.

Le choix de mon intervention dans la forêt dépend des éléments qui se présentent en chemin afin de créer une rencontre : un détail morphologique, une matière, la position, l’histoire de l’être choisi, critères qui donneront du sens à la mise en oeuvre. Parfois la Nature se suffit à elle-même pour créer un dialogue. Je souligne alors les éléments, afin de permettre un regard nouveau et de rendre le dialogue possible aux yeux du spectateur. Une confusion manifeste entre notre corps et l’univers végétal qui nous entoure est palpable. 

Branche et laine


Branche d’arbre, laine de mouton mérinos, eau, savon.

À mes côtés, se trouve une grande branche morte que j’ai ramassée dans la forêt de Croix-Rouge. Elle me fascinait par sa taille mais aussi par la structure de sa ramure élancée et racinaire. Une branche sans écorce aux proportions parfaites.
Je me mets à l’embaumer durant un mois, l’entourant de mon feutre blanc. Caresses après caresses, une nouvelle peau lui donne un aspect insoupçonné : une sculpture qui s’élèverait au rang d’oeuvre d’art. Elle est une branche inerte révélée aux yeux du monde. On a envie de la toucher, de la contempler. Le blanc de la laine souligne sa structure, dessine sa trajectoire. Un regard nouveau lui est porté.

Fenêtre


Tranchée des Portes, Buzenol, Belgique, 2015

Hêtre, laine de mouton mérinos, eau, savon.

Collaborations : Olivier Laval, photographie. Jeremy Pennequin et Gallium, musique.

Durée de la vidéo : 2 min 50

La photographie me permet de donner vie à la matière organique et éphémère. Grâce à la technique de la stop-motion, un rythme s’installe dans mes créations, un mouvement peut s’opérer. J’aime raconter des histoires, captées par l’objectif. Voici celle d’une rencontre…


La fenêtre, certains aimeront regarder à travers elle, cherchant un point de fuite dans l’espace pour y plonger le regard ou simplement laisser passer la lumière. On l’ouvrira pour respirer, aspirer à d’autres horizons.
Une complicité s’installe à travers son histoire, que chacun s’approprie au fil des siècles. Elle est une frontière, un lieu de passage entre le dedans et le dehors. Ne se contentant pas de différencier intérieur et extérieur, ni de protéger l’un ou l’autre, elle intègre la dualité.
La Nature est entrée, l’extérieur retrouve sa place. Est-ce improbable de donner la parole à la matière en prolongeant sa forme, en gardant son existence ?
Ephémères, les éléments restent fragiles, les gestes s’adaptent brindille après brindille, la matière se fait hybride, réparatrice, maternelle. Elle propose des moments de silence loin des tumultes, les Hommes se retrouvent réconciliés avec elle, sur le même pied que cette nature qui tantôt l’oppose, tantôt l’attire.

Documentaire sur la création

Aux mémoires des racines


European Forum of History and Arts
Etang, Krzyzowa, Pologne, 2011

Branches, laine de mouton mérinos rouge et blanche, eau de l’étang, savon, scalpel.

L’oeuvre « Aux mémoires des racines », fut sélectionnée à l’occasion d’un laboratoire d’étude international. Elle fait partie d’une série interdisciplinaire et transfrontalière de création ayant pour thème la migration en Europe.
L’objectif de cette rencontre est d’aborder une réflexion commune de l’Histoire. L’aspect essentiel de ce rassemblement est donc son approche interdisciplinaire et internationale, qui permet de projeter dans l’avenir un passé complexe marqué par la guerre. Dans cet événement, la science et l’art s’inspirent mutuellement afin d’explorer une synergie. 
Le projet de l’année 2011 s’intitule « Migration forcée ». Ce sujet nous montre que malgré nos différentes origines (géographiques, sociales, historiques, etc…) l’Histoire ne nous sépare pas mais nous unit.


Symbole omniprésent dans l’inconscient collectif, l’arbre représente la force, l’importance des racines et le développement de la vie. 
Les racines se ramifient, frottement après frottement, le feutre se forme en couches épaisses autour d’elles. Le souvenir persiste en elles. Le feutrage de la laine est une technique laborieuse qui se façonne dans le Temps, au contact. Une seconde peau se forme doucement autour de la racine. Cette matière résistante est un isolant thermique, phonique et  imperméable qui apparaît comme un élément protecteur, sensible, maternel. Alors, par un acte pareil à un acte chirurgical, j’entreprends la mise à nu des racines. Leur trame de vie est ainsi rendue visible. 
Appliquant l’ancestrale technique du feutre, je prends de la laine de mouton mérinos peignée et je l’associe à l’eau de l’étang, chauffée au feu de bois, puis je l’amalgame manuellement au savon jusqu’à ce que les fibres s’entrecroisent. Cette technique nous vient de certains peuples nomades. En Mongolie, par exemple, les Hommes en usent comme d’un isolant pour construire leurs foyers itinérants.